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1. Unité
et diversité du monde alpin Sept
nations se partagent une aire vaste comme un tiers de la France ou la moitié
de l'Italie, sur laquelle vivent près de quinze millions de personnes.
Mais le partage géopolitique n'obère en rien la profonde unité
physique du monde alpin.
A.
Espace et nature
Le
Mont Blanc en hiver, de Cordon;
majesté de la très haute montagne...
© Photo H. Rougier
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D'où
qu'on aborde la chaîne, elle se dresse toujours majestueusement
au-dessus du piédestal qu'elle domine : tel un rempart,
les Préalpes du Vercors toisent la vallée de l'Isère
et les blanches parois du Watzmann ferment littéralement
au Sud le "pays de Berchtesgaden". A Rivoli, à l'Ouest
de Turin, c'est sans la moindre transition qu'on passe de la
plaine padane aux Alpes piémontaises et le Pilate ou
le Rigi s'imposent sans intermédiaire à la verticale
du Lac des Quatre Cantons. Ainsi, l'une des toutes premières
impressions est celle de la soudaineté par laquelle les
Alpes surgissent par rapport à tout ce qui les entoure.
Pourtant, ce volume qui s'offre au regard et qui donne une grande
importance aux altitudes relatives, donc aux dénivellations,
ne saurait masquer la majesté que confèrent à
notre montagne ses hautes altitudes : les Alpes sont un royaume
de hautes terres dont le monarque est sans conteste le Mont-Blanc,
toit de l'Europe avec ses 4 808 mètres. Lui faisant cortège,
quantité d'autres cimes dépassent 4 000 mètres
et s'identifient à autant d'images emblématiques
: le Cervin, la Jungfrau, les Ecrins...
Le
cervin "le plus noble écueil de l'Europe",
selon E. Whymper
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Hauteurs
absolues, ampleurs des dénivelés : extension des
versants par conséquent. C'est dire ainsi que le relief
alpin, jeune au sens géologique, puisque ses 32 millions
d'années d'existence le font à peine sortir de
son enfance, présente une infinie panoplie de contrastes
qui s'expriment par une vigueur extrême et une remarquable
fraîcheur de ses formes avec ses glaciers qui en
sont la plus belle parure, ses aiguilles, pics, dents doigts,
cornes ou autres gendarmes. On comprend que la montagne alpine
ait pu être qualifiée d'inaccessible, à
tel point que ses sommets furent assimilés à des
"monts affreux". Mais s'il existe un côté Dr Jekill,
se révèle également un aspect Mr Hyde...
Ces sommets acérés, ces parois calcaires sinscrivent
dans les sombres forêts de conifères ; ces
crêtes impressionnantes telles le Biancograt de la Bernina
ou le Spigolo Gallo des Dolomites, ces faces verticales du Piz
Badile ou des Grandes Jorasses, le monolithe des Drus, le grand
glacier d'Aletsch ou le canyon du Verdon ne sont-ils pas également
les constituants de ce que le Doyen Paul Veyret a fort justement
nommé le "capital de beauté" ? Cette hardiesse
du relief associée à sa jeunesse, cette profondeur
des vallées inséparables de l'érosion qui
les a creusées, les Alpes les doivent à une singulière
histoire géologique agrémentée au Quaternaire
par une sorte de valse à quatre temps des grands
appareils glaciaires poussant leurs lobes loin sur leur avant-pays
avant de s'en rétracter peu après.
Aucune
autre montagne au monde n'a fait couler autant d'encre ni de
salive; sans doute la géologie, la tectonique et la géomorphologie
se sont-elles taillées la part du lion, tant les interprétations
relatives à la genèse de la montagne furent nombreuses
et contradictoires. A tel point que, rien n'étant jamais
définitif, on ne peut affirmer que d'ici à quelques
années la théorie de la mise en place du bâti
selon le principe de la tectonique des plaques ne sera pas démontée
pièce par pièce ! Toujours est-il que les Alpes
nous présentent un ordonnancement exemplaire, sur la
quasi-totalité de leur surface, de zones géologiques
assez homogènes dans leur constitution. Cela permet de
bien différencier des massifs internes et des massifs
externes et, dans ce canevas, d'opposer les terrains sédimentaires,
métamorphiques et cristallins, chacun possédant,
suivant sa propre évolution, ses formes de relief, ses
paysages naturels, ses potentialités d'adaptation humaine.
Martigny
et le Valais : un des grands "sillons alpins"
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Sur
ce gros uvre, accordons aux glaciers quaternaires la
juste part qui leur revient et rendons hommage à l'inlassable
travail qu'ils accomplirent. Ainsi mesurons-nous bien mieux
l'encaissement des vallées, la pureté
incomparable des auges de Chamonix ou de Lauterbrunnen, la
longueur et la largeur de ces nombreux "sillons alpins", de
la Valteline au Grésivaudan, de l'Inntal au Valais.
Quel étonnement aussi de trouver ces plaines intramontagnardes
à si basse altitude, telles le Domleschg grison ou
la plaine d'Oisans ! Ce sont également les glaciations
qui nous permettent de comprendre l'existence de seuils transalpins
à une altitude modeste, dont le plus typique est le
Brenner. Enfin, à l'orée même de la montagne,
nous n'aurions aucun lac subalpin si les glaciers quaternaires
n'avaient été présents et puissants pour
surcreuser les cuvettes qu'ils occupent : du Léman
au Lac de Côme, du Chiemsee au Lac du Bourget, quelles
belles variations sur un même thème !
La
plaine d'Orsans et son paysage agraire en damier : un
"polder de la montagne" (P. Veyret)
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Sommets
escarpés, parois verticales, versants si raides qu'ils
en deviennent vertigineux, glaciers imposants tout en n'étant
que les pâles reliques de ce qu'ils furent, exprimant
ainsi une sorte de grandeur et de décadence, vallées
profondes, larges ou étroites, longitudinales ou transversales
débouchant avec ou sans lac sur le piedmont, voilà
le canevas topographique sur lequel se surimpose un autre
milieu spécifique en rapport avec le climat.
Car
notre montagne, souvent identifiée, matérialisée,
authentifiée par des points culminants, est aussi une
aire singulière par le temps qui y règne. On
sait que la température diminue au fur et à
mesure que l'on s'élève, que la pluie, parallèlement,
se transforme en neige, que cet "or blanc" est aujourd'hui
la matière première du développement
des sports d'hiver tandis que l'humidité abondante
génère, sur une grande part du territoire alpin,
les belles et denses forêts. Au-delà de ces généralités,
on ne manque pas, ici également, d'être saisi
par les contrastes. En latitude comme en altitude... Comment
ne pas opposer les Alpes méditerranéennes
desséchées en été, à celles
d'Autriche, où à la même saison l'humidité
règne en maître ? Comment ne pas dissocier les
plaines et bassins intérieurs qui sont de vrais pôles
du froid, au point que Bever a la réputation d'être
"le Tibet des Grisons", des portions les plus hautes des adrets
bien plus chaudes au même moment parce qu'elles sont
inondées de soleil ? Comment ne pas distinguer les
façades externes des Préalpes, humides, fraîches
et boisées, des poches de climat d'abri de l'intérieur
de la montagne, telles la Haute-Maurienne ou le bassin d'Aoste
? Autant dire que si l'on a mentionné un climat, on
ferait mieux d'évoquer des climats.
Conséquences
logiques de ce relief heurté accroché par les
nuages et dont la disposition crée des îlots
de sécheresse, des secteurs très froids ou des
façades particulièrement humides, la végétation
et l'hydrologie sont également empreintes d'une forte
originalité. Illustration botanique des pentes toujours
raides, s'opposant merveilleusement suivant l'exposition à
l'adret ou à l'ubac, la végétation
est étagée et avec elle le sont indissociablement
les zones d'utilisation du sol ; par rapport à la plaine
où tout s'exprime en horizontalité, ici tout
se matérialise dans le sens vertical, un peu comme
s'il s'agissait d'une grille de mots croisés à
simple entrée... De l'étage collinéen
tout en bas à la zone des rochers et des neiges permanentes
tout en haut, quel édifice dont chaque étage
est riche d'aménités !
Partout
présente, souvent trop, parfois pas assez, l'eau :
torrents impétueux, rivières à gros débits,
lacs vastes et calmes, s'inscrivent autant par leurs aspects
bénéfiques que par leurs côtés
redoutables. Tous cependant apportent vie et énergie
aux hommes qui, depuis des temps immémoriaux, en ont
compris la juste valeur.
Voici,
brièvement résumé, le patchwork naturel
du monde alpin. Il convient d'y inclure toutes sortes de phénomènes
brutaux, parfois très dévastateurs, comme les
avalanches, les éboulements ou les laves torrentielles
? C'est finalement un monde capable du meilleur comme du pire,
redoutable et redouté mais peut-être
attractif parce que redoutable. Très tôt les
hommes ont perçu que le positif l'emportait sur le
négatif et que si la difficulté rend ingénieux,
la montagne est aussi l'école des forts. Et c'est à
cette opiniâtreté constante que l'on peut rapporter
l'un des cas parmi les plus exemplaires au monde d'adaptation
de l'homme à la nature montagnarde.
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