|
3. Lexplication
géomorphologique Dans
le style qui leur est propre, les médias se sont immédiatement chargés
de relater récits faits "à chaud". Plus intéressant
nous paraît de fournir à ce stade lexplication des faits, celle
de la réplique du 28 septembre avant de conclure par une prudente perspective
davenir. Géomorphologiquement
parlant, il faut bien reconnaître que leffondrement survenu aux Drus
na rien de surprenant. Il sinscrit dans la logique la plus pure de
lévolution morphodynamique de la haute montagne cristalline des latitudes
tempérées. Le 21 août 1995 à 21:06 nous avons été
témoin dun effondrement (de moindre ampleur certes), en bien des
points analogue, sur le versant ouest de laiguille de Blaitière :
personne nen a parlé ! Ce qui sest passé aux drus
nest que lenchaînement banal dun processus élémentaire
lié aux effets des alternances gel-dégel sur un matériau
rocheux prédisposé à léclatement par sa texture
et sa structure et les éléments dérosion engendrée
par la cryoclastie. Ce qui est moins anodin, disons-le clairement, cest
que cela se soit passé aux Drus, site mythique de lalpinisme chamoniard.
Hors des masses habituelles aussi, la masse effondrée : on a tellement
avancé de chiffres contradictoires que nous ne nous hasarderons pas à
quantifier le volume éboulé. Mais pour qui connaît lintense
fracturation du pilier et surtout la verticalité de lédifice,
ce nest pas une surprise de voir un morceau seffondrer par pans entiers
comme si lon avait asséné un gigantesque coup de serpe. Au
niveau du décrochement principal, que le toit de lencoche est plus
de 5 mètres davancée est certes considérable ;
il ny a la rien dautres que le reflet de diaclases subhorizontales
qui vont certainement bien plus loin à lintérieur du pilier
rocheux. Laccentuation du froid en cette nuit de septembre nest, si
lon peut dire, que la goutte deau qui a fait déborder le vase.
La roche a craqué sous leffet dun gel plus intense et à
lintérieur des fissures, prolongé.
Quil
y est eu une "réplique" considérable dix jours plus tard
nest, également, rien que de très normal : à partir
du moment où le flan de la montagne est déstabilisé, où
un gigantesque appel au vide se crée, il faut bien dautres séquences
avant que la paroi ne retrouve un profil déquilibre. Sans aucun doute,
on en est encore bien loin
Vu
de face, avec sa plaie béante gris clair taillée dans la protogine
toute fraîche, le pilier occidental des Drus à littéralement
changé daspect en lespace dune nuit, que certains ont
qualifié dapocalyptique. Une grande trace grise marque lensemble
de la masse effondrée. Oserait-on dire que le pilier a subi une cure damaigrissement ?
Mais
vu de profil, le résultat de leffondrement est davantages saisissant :
alors quen dessous de la niche principale de larrachement sobserve
parfaitement quune "tranche" a disparu, on remarque sur à
peu près deux cents mètres au-dessus une grosse marque en porte-à-faux,
authentique "ventre embrioché" de la paroi. Cest là
que réside linquiétude pour les grimpeurs, et ce que sera
lavenir dans lévolution du pilier pour les géomorphologues
Ce
qui est clair, cest que leffondrement qui s est produit
en septembre 1997 nest pas terminé. Dautres parties du pilier
sont en équilibre instable, donc prêtes à se détacher.
Cela dautant plus que lappel au vide sur une paroi dune telle
verticalité est très grand. Nul ne peut prédire de la suite
exacte des évènements, mais lexamen approfondi du secteur
en surplomb montre un lacis de fissures de belle taille. Cela laisse supposer
quà une échéance assez brève, le pilier occidental
des Drus, en marche vers un nouveau profil déquilibre, va encore
faire parler de lui. Et déjà, en un peu plus dun an, dautres
effondrements se sont produits. Le toit de lencoche principale a partiellement
cédé, une grosse plaque sest détachée au-dessus.
La montagne est un milieu vivant ; ce nest pas le monolithe des Drus
qui niera laffirmation. Henri
Rougier novembre 1998 |